La valeur de l'Utopie pour l'initié consiste à être un phare visible de n'importe quel point de l'histoire et la géographie sacrées qui conforment la route de son Âme.
Ce point de lumière inextinguible se trouve là où il dirige son regard, ce qui implique que celui-ci ne se trouve pas à l’extérieur mais à l’intérieur de soi-même, dans le centre de la circonférence qui définit n’importe quel plan et vers où convergent tous les regards périphériques. Ce fait révèle que l’origine de cette lueur est la Vérité qui se cache derrière, au delà de son éclat, et qui n’est que l’Obscurité plus que lumineuse du Non-Être.
Quant à sa structure et proportions, l’Utopie représente le paradigme d’ordre qui reflète sans aller plus loin la hiérarchie propre de l’Être, avec ses quatre mondes ou plans, qui se traduit en une Cité Céleste fidèle au modèle universel. Elle révèle une Cosmogonie et recrée donc dans ce sens une feuille de route sacrée du labyrinthe qui doit être traversé par l’âme pour arriver au centre, où se trouve l’autel sacrificiel ou l’Arbre de la Vie, protégé par des Chérubins, armés de leurs Épées Flamboyantes, puisqu’il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une citadelle, d’une forteresse où se trouve le plus grand trésor de l’Être, qui n’est que son propre Mystère, et qui doit être protégé et défendu contre vents et marées vis à vis des états inférieurs de l’Être.
Il ne s’agit donc pas d’un idéal inventé par l’homme d’après ses goûts et désirs individuels, comme est le cas des chimères, fantaisies ou délires de grandeur propres du monde de l’Âme inférieure, mais d’un modèle universel qui reproduit l’archétype de la Cité Céleste. “Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, et ce qui est en bas es t comme ce qui est en haut”, nous rappelle la Table d’Émeraude.
En tout cas, ces goûts et désirs répondent à une nécessité, que l’on identifie comme la Déesse Nécessité, celle qui nous induit à partir de ce qu’il y a en nous de plus pur et élevé à chercher à l’intérieur de nous-mêmes un équilibre, une harmonie entre opposés. Cet équilibre est au centre, dans ce lieu non-lieu qu’est l’Utopie.
En fait, quand on lit la description de Campanella de sa Cité du Soleil, on ne peut pas éviter de penser à son symbolisme et à l’invitation de vivre constamment dans un point de vue sacré, étant donné que cette description non seulement décrit une géographie sacrée mais aussi la réalisation d’un rite permanent qui est inclus en elle-même. Le même déplacement à l’intérieur de cette enceinte est une danse sacrée au rythme de la musique des sphères.
Nous reproduisons ici le texte auquel nous nous référons (p. 66-67 “Utopías Renacentistas” de Federico González) pour que le lecteur puisse participer de cette expérience:
“Au centre d’une très vaste plaine surgit une colline élevée, sur laquelle repose la plupart de la Cité. Cependant, ses nombreuses circonférences s’étendent bien au-delà des pentes de la montagne, de façon à ce que le diamètre de la Cité a deux miles ou d’avantage, et sept l’enceinte entière. Mais par le fait de se trouver édifiée la Cité sur une colline, sa capacité est majeure que si elle était sur une plaine. Elle est divisée en sept grands cercles ou enceintes, chacun desquels porte le nom d’une des sept planètes. On passe d’une enceinte à une autre à travers quatre couloirs et quatre portes, orientées respectivement dans la direction des quatre points cardinaux. La Cité est construite de telle façon que, si quelqu’un réussissait à rejoindre la première enceinte, il devrait redoubler ses efforts pour conquérir le second; d’avantage encore pour le troisième. Et ainsi de suite il devrait multiplier ses forces et sa détermination. Par conséquent, celui qui voudrait la conquérir devrait attaquer sept fois. Mais je pense qu’il ne réussirait même pas à occuper la première d’entre elles: telle est son ampleur, tellement il y a de précipices, et tellement elle est défendue de forteresses, tours, machines de guerre et fossés”.
Dans cette enceinte sacrosainte règne l’ordre. Il s’agit de la Jérusalem Céleste, qui descendra sur la Terre à la fin des temps. On y vit l’Age d’Or, auquel a accès l’Homme Vrai, qui est arrivé au centre en conjuguant les contraires et en devenant ainsi ce même phare qui allume à la fois dehors et dedans.
Cet état de la consciente porte en soi le maitrise de soi-même et la reconnaissance de cette hiérarchie qui doit être intérieure pour être extérieure. [1] C’est le Christ interne qui illumine depuis le coeur même de l’Être, le Maître Intérieur qui conjugue le haut et le bas.
Ces deux polarités ont à voir avec les portes solsticiales, la Porte des Hommes et la Porte des Dieux, respectivement la porte d’entrée de l’Âme dans les Petits Mystères et la Porte de sortie du Cosmos de l’Âme réalisée. De même avec le symbolisme des deux Saint Jean, Saint Jean l’Évangéliste et Saint Jean Baptiste, deux facettes du Christ, Alpha et Oméga du cycle animique.
L’Utopie fait allusion aussi dans son symbolisme à l’Enfant Alchimique, analogue à l’Homme Primordial ou à l’état édénique à récupérer. Le Paradis est antérieur à la chute de l’homme, mais aussi s’agit-il du trésor que doit reconquérir celui-ci à la fin des temps. C’est pourquoi, l’Utopie a été, est et sera.
Celle-ci a, pour ainsi dire, une face qui regarde vers le passé, le Paradis perdu, et une autre qui regarde vers le futur, ce même état édénique que l’homme doit récupérer. Même si elle illustre l’idée de l’éternel et donc éternellement présent et neuf, elle se projette comme on disait dans l’Alpha et l’Oméga.
À cet égard, F. González affirme que “le mythe de l’Origine, qui est vertical, c’est à dire qui existe de façon permanente et en simultanéité, doit être transféré au passé pour être compris dans la succession. Également, le désir et la volonté de s’intégrer à lui se projettent dans un futur possible; telle est la raison de l’Utopie” (p. 77).
En fin de compte, l’Utopie se base en une vision sacrée et symbolique de la Création, et est accessible à celui qui a changé sa perspective de la réalité, qui s’est retourné comme un gant et est capable d’interpréter dans le Livre de la Vie son message: la possibilité éternelle de la réalisation spirituelle.
L’évocation de cette Utopie devient alors une invocation de l’Âge d’Or et fait avancer la roue en spirale, comme évoque l’image du Zigurat, pour que le cycle finisse par s’accomplir et l’Humanité accède à la Jérusalem Céleste dont l’emplacement exact a été oublié avec la chute, mais qui, comme l’idée de l’Utopie, est toujours présent à l’intérieur de soi.
C’est donc un fait que l’homme ne peut pas vivre sans l’idée d’Utopie, puisque celle-ci est la réminiscence de son origine et de son destin, et à partir de laquelle il est possible d’atteindre son vrai but, qui a à voir avec l’étymologie que le propre mot indique, c’est-à-dire, l’U-topos, le non-lieu, qui par la négation fait allusion directement au Non-Être, vraie origine et but de l‘Humanité. En fin de compte l’Utopie se réfère au Deus Absconditus, au propre Mystère insaisissable mais toujours présent. Comme nous le rappelle F. González, sans le Mystère l’Humanité disparaîtrait car celui-ci est proprement sa raison d’être.
D’autre part, et en relation avec l’idée d’ordre et de hiérarchie, l’idée d’Étique est à la base de l’Utopie, car, comme dit l’auteur, “il n’y a pas d’Utopie sans un profond sens étique”.
À ce point, nous ne pouvons éviter de citer d’autres paroles du même auteur qui affirme que “la cité est un mandala vif, et donc un talisman et instrument magique qui atteint la totalité des résidents qui y vivent, c’est-à-dire l’être humain individuel – et tous les hommes – dans son intégrité” (p. 61).
L’exécution de la Cité, accueille toutes les sciences hermétiques On pourrait donc dire que toutes les muses collaborent à sa récupération, car finalement, il s’agit de cette “Cité du Soleil” à laquelle se réfère Campanella, dont le nom fait allusion précisément au même dieu Apollon [2], toujours au centre.
Et puisqu’on nomme les muses, nous devons évoquer l’importance de la mémoire, à laquelle nous avons déjà fait allusion auparavant: Mnémosyne, mère de toutes les muses, là où celles-ci nous conduisent à travers l’inspiration de nos travaux. Ceci nous rappelle l’importance de cette déesse sans laquelle l’Utopie ne serait pas possible.
Bien que l’on dise que l’Utopie est au-delà du temps et de l’espace, elle appartient cependant à un temps et un espace autres. Il s’agit du lieu où réside et gouverne la Sagesse, et c’est pour cela que seul y a accès qui a à voir avec elle par un lien d’amour.
Nous ne devons pas oublier que cette Cité représente toute enceinte sacrée, de l’Olympe au Panthéon Romain, et comme nous dit F. González, “elle réunit le temps mythique dans un espace virtuel” (p. 85)’
C’est la résidence de l’Homme Vrai, qui a atteint le centre de l’Être qu’est cette Cité, l’Éternel Présent toujours en vigueur et à la fois insaisissable, ce Collège Invisible où se réunissent tous ceux qui ont atteint cet état de l’Âme.
Comme on disait, on ne peut pas comprendre le présent sans considérer notre origine et notre objectif, passé et futur, car le présent est formé par les deux à la fois, qui le conforment puisqu’ils s’y croisent. Le présent n’est pas quelque chose d’isolé, mais fait partie d’un projet divin qui a un début et une fin, entendue cette dernière comme finalité. Cette finalité o but concerne l’Âme, qu’elle soit individuelle ou universelle, et a à voir donc tant avec l’humain comme avec le divin.
Comme on disait au début, l’Utopie est un phare qui attire le philosophe qui est en nous dans son voyage après la Connaissance. Elle existe depuis le début des temps, et elle sera là aussi à la fin, comme refuge de l’Âme Universelle.
Dans cette Cité de l’Âme, site de la Philosophia Perennis, réside le Gardien de la Tradition, qui garantit la transmission de la Science Sacrée dans chaque cycle pour assurer l’accomplissement de plan Divin.
Ce plan est implicite dans cette image universelle de l’Utopie, et son plan ou carte, qui sous des yeux profanes n’est qu’un labyrinthe, acquiert tout son sens pour l’initié qui le déchiffre et y re-connait dans la mesure qu’il se connait soi-même, en parcourant selon un ordre cosmique une histoire et une géographie sacrées qui sont la propre image de soi-même, image qui finalement ne sert que pour se re-connaître, pour récupérer la mémoire et se retrouver.
Mais de même que la beauté n’est pas une fin en soi mais un reflet de ce que les yeux mortels ne parviendront jamais à voir, car ceci n’est visible qu’à travers le regard interne, l’oeil central de Shiva, lié au coeur, qui a à voir avec la Bonté, l’Utopie n’est pas non plus la fin du voyage, et ceci est un point fondamental que l’initié ne doit pas manquer. Il risque sinon de rester attrapé dans cette idée qui peut devenir et à un moment donné un piège, puisqu’en fin de compte, elle constitue aussi une prison pour l’Être, une cage en or de laquelle il faudra échapper.
Cette Cité Céleste et donc sacrée, habitée par l’Homme Vrai, est le Paradis, mais son but est au-delà de ses murailles [3], car la vraie Liberté n’a pas de limites.
L’auteur nous rappelle que “le vrai sens occulte de l’Utopie est l’Éternel Présent, toujours insaisissable” (p. 67). Il devient donc nécessaire, bien que paradoxal, d’aller au delà, après ce qui se cache derrière elle, de l’invisible, insaisissable et éternel.
Dans les ténèbres plus que lumineuses du Principe se cache la vraie Utopie, l’éternelle, celle qui a toujours été, est et sera là, la Luz, en Hébreux, qu’il reconnait et dans laquelle l’homme se reconnait et qui est sa raison d’être.
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