PRÉSENCE VIVANTE DE LA CABALE II
LA CABALE CHRÉTIENNE
FEDERICO GONZALEZ - MIREIA VALLS

Bilia Hebraica.
Médaillon de Enrique Cornelio Agrippa.
 
CHAPITRE V
LA CABALE EN ALLEMAGNE

Henri Cornélius Agrippa [1486-1535]

Il est difficile de trouver si bien réunies en une seule personne et de façon si manifeste les oppositions marquantes du grand combat cosmique comme chez cet homme, Agrippa, médecin, stratège militaire, alchimiste, syndic et surtout mage, qui fait réalité en sa personne la maxime «concordance et discordance» dont nous parlait le Cusain. Peu ont écrit comme lui, aussi ouvertement, sur la magie et la théurgie et leurs applications pratiques, mais aussi et surtout spirituelles, et, en même temps, nous le voyons critiquer toutes les sciences et savoirs, qu’il qualifiait même de vanité pure. Ce paradoxe le suivra tout au long de sa vie et de son œuvre, et c’est en réalité un reflet de la constante tension cosmique que seul le monde moderne s’obstine à nier, ou à en favoriser l’un des aspects au détriment de l’autre, oubliant que les deux se conjuguent en une danse permanente, une tension qui se manifeste également dans l’âme de l’initié qui décide d’incarner la plénitude de l’être.

À ce qu’il semble, Agrippa s’est intéressé aux choses occultes dès ses premières années, à Cologne; il dit lui-même que l’un des premiers textes qu’il a étudié sur des thèmes de cette espèce était le Speculum de saint Albert le Grand, lui aussi natif de Cologne. Sa vie, dès le début, s’est caractérisée par ses constants voyages et ses mystérieux contacts avec des groupes de gens de divers endroits, au point que Nauert en vint à croire qu’ils auraient formé une sorte de société secrète, opinion partagée par Paola Zambelli, qui croit possible qu’il ait été le personnage central de plusieurs groupes de ce type. Il est toujours difficile de vérifier l’appartenance à de telles sociétés, mais l’existence de groupes de personnes toujours prêtes à recevoir et à aider Agrippa lors de ses constants voyages laissent croire à la possibilité qu’il ait existé quelque type d’organisation. À ce qu’il paraît, c’étaient des groupes qui s’intéressaient à l’alchimie et à la recherche de textes hermétiques, néoplatoniciens et cabalistiques.286

Cela n’est pas un sujet facile, car ce que F. Yates appelle groupements secrets, et que, dans ce cas, nous croyons plus correct de désigner comme initiatiques,287 ils ont bien évidemment existé ici en Occident, sous des vêtures variant suivant les époques et les moments, liés à une chaîne subtile ininterrompue dans le temps et, bien sûr, verticale ou axiale, toujours présente, qui s’identifie directement avec toutes les puissances cosmiques et leur principe. À la Renaissance, il existe des groupes hermétiques et des organisations où survit l’influx spirituel, la théurgie universelle, la transmission de la doctrine qui rend effective la réalisation intérieure et intellectuelle, mais de par la nature même de leurs engagements spirituels, ils demeurent généralement à l’abri des regards profanes et, souvent, ne laissent pas de traces écrites de leur existence, c'est-à-dire qu’ils demeurent «en marge» de l’histoire. Mais nous n’avons aucun doute quant au rattachement de beaucoup de ces personnages, comme Agrippa lui-même, à de telles entités où les enseignements de Thot-Hermès était actualisés et véhiculés d’une manière fraîche, vivante, et non exempte de paradoxes. La dégénération à laquelle certaines se verront soumises par la suite, ou l’imitation vulgaire et grossière qu’elles ont subie de la part de certains êtres placés complètement dans une optique exotérique, est une autre histoire.

Ce qui est certain, c’est qu’Agrippa circulera dans toute l’Europe, établissant des contacts avec beaucoup des sages de l’époque, entre lesquels existaient des liens invisibles qui dépassaient leurs individualités. Et il combinait cette vie secrète avec sa vie publique, qu’il ne laissera jamais de côté, comme l’ont fait ses compagnons de route qui, dans leur domaine et selon les recours dont ils disposaient, ont transmis la doctrine qui éclairait leurs âmes.

À 15 ans seulement, et après avoir étudié la médecine et les lois à Cologne sans avoir encore de titre officiel, il s’enrôlera dans l’armée de l’empereur Maximilien Ier comme stratège militaire et abordera même les territoires catalans et majorquins, où l’on croit qu’il eut ses premiers contacts avec des cabalistes, dont Agostino Ricci, qu’il reverrait plus tard à Pavie. Vers 1506, il revient dans son pays et de là poursuivra son ample périple:

C’est au cours de la même année qu’Agrippa, abandonnant sa terre natale, tourne ses pas vers Paris, pour prendre contact avec une société présidée par Faber Stapulensis, surnom latinisé, comme c’était la coutume à l’époque, de Lefèvre d’Étaples, cercle par lequel étaient passés des personnages aussi singuliers que Bild Rhynor (Beatus Rhenanus), Charles de Bovelles (Carolus Bovillus), et Pic de la Mirandole lui-même, mort de nombreuses années auparavant, en 1494. L’on peut penser raisonnablement que c’est dans ce contexte que le jeune Agrippa, qui avait alors 20 ans, établit ses premiers contacts, non seulement avec la doctrine hermétique, mais aussi avec les principaux textes cabalistiques et avec la doctrine néoplatonicienne dont l’œuvre la plus remarquable, les Ennéades de Plotin, avait été traduite par Marsile Ficin à la demande de Pic de la Mirandole.288

En 1510, Cornélius résidait à Dôle où il impartit des sessions à l’université, traitant du De Verbo mirifico de Reuchlin, qu’il connaissait d’ailleurs personnellement. Nous voudrions mettre l’accent sur le discours préalable dont il fit la lecture à ces leçons, consacré à Marguerite d’Autriche, qui était l’une des ses grandes protectrices et assistait à l’événement. Il l’intitula De la noblesse et préexcellence du sexe féminin. Dans ce texte, Agrippa non seulement défend l’idée que l’homme et la femme possèdent «une âme identique et une forme en tout semblable, forme qui ne manifeste d’aucune manière la diversité des sexes», mais se base également sur les Écritures Sacrées pour proclamer la préexcellence de la femelle sur le mâle. Et il le fait avec des arguments surprenants, tirés de la Bible, des histoires exemplaires de femmes et de l’étymologie même des mots:

Et ne venez pas me dire que c’est un mauvais argument de juger les choses en invoquant leur nom, car nous savons bien que le souverain Créateur des choses et de leurs noms les connaissait déjà avant de leur assigner un nom, et Lui, qui ne peut se tromper, assigna les noms dans la mesure qu’ils servaient à exprimer la nature, la propriété et l’usage de chaque chose.

En effet, et comme l’attestent les lois romaines, la vérité des noms anciens consiste à être conformes aux choses, leur donnant une signification claire. (…) Par conséquent, et suivant ce droit, nous recourrons par l’argumentation à l’interprétation du nom, et même à la force de la parole et du vocable. Nous invoquons de plus l’étymologie du nom, son sens et la place occupée par les mots, car ces deux droits observent avec attention la signification des noms afin d’en tirer quelque interprétation.

Et il poursuit dans cette voie, soutenant de plus son explication sur les enseignements issus de la Cabale, qu’il étudiait déjà alors avec beaucoup d’intérêt:

Quant à moi, puisque je ne peux compter sur un tel privilège ni serai autorisé à forger à mon gré l’étymologie du nom d’Ève en l’honneur du sexe féminin, permettez-moi au moins de dire que, selon les secrets et mystères des cabalistes, le nom propre de la femme a une plus grande affinité avec le nom ineffable de l’omnipotence divine, nom qui s’écrit avec quatre lettres, car celui de l’homme ne concorde en rien avec le nom de Dieu, ni quant aux caractères, ni quant à la forme, ni quant au nombre.289

Nous pouvons imaginer l’impact de ce discours à un moment où la femme commençait à se heurter à bien des difficultés pour accéder à la connaissance, et même pour vivre dignement aux côtés de ses compagnons, qui la tenaient pour un être inférieur; mais Agrippa, toujours courageux et direct, déclare:

Je dois avouer que, à plus d’une occasion et dans mon for intérieur, mon audace a dû combattre mes scrupules. Car si vouloir embrasser en un seul discours les innombrables mérites des femmes, leurs vertus et leur absolue supériorité est un plan entièrement ambitieux et audacieux, prétendre leur accorder, en plus, la prééminence sur les hommes est là complètement choquant, le comble de la honte et une chose propre, à ce qu’il paraît, d’esprits efféminés; c’est peut-être pour cette raison que si peu d’auteurs se sont aventurés à mettre par écrit les louanges des femmes, sans qu’aucun ait osé, jusqu’à aujourd’hui, affirmer leur supériorité sur les hommes.290

Mais plus que nous arrêter à la lecture littérale de ses arguments, ce qui nous intéresse est de souligner comment, au travers du symbole de l’homme et de la femme, de leur origine, leur nature et leurs fonctions, Agrippa traite en fait du dédoublement de l’unité et des différentes fonctions et caractéristiques de chacune des deux faces de cette première polarisation, où il fait correspondre la féminité à la Sagesse et à l’Intelligence, Arik Anpin, le macroprosopos, ou Grand Visage, et la masculinité à ce qui rendra possible la concrétion des idées dans le monde formel et matériel:

Ne serait-il pas peu raisonnable ou absurde de penser que Dieu achèverait une œuvre aussi magnifique par une chose imparfaite? Car le monde a été créé par Dieu comme un anneau d’une perfection absolue, considérant nécessaire qu’il soit fermé par un élément qui soit comme un chaînon capable de réunir à la perfection le commencement et la fin du cercle.

Pour cela, et bien que la femme soit la dernière à avoir été créée selon le temps et au sein de l’ensemble des choses, l’esprit divin l’a conçue en premier lieu, pour son prestige aussi bien que pour sa dignité; en ce sens le prophète a écrit: Avant que les cieux soient créés, Dieu l’avait choisie entre toutes. C’est un lieu commun chez les philosophes de dire (et je cite leurs propres termes): la fin est toujours la première dans l’intention et la dernière dans l’exécution. La femme est la dernière œuvre de Dieu et Il l’a introduite dans notre monde comme régente d’un règne disposé pour elle, intégral et parfait en tout. Par conséquent, il est juste que toute créature l’aime, l’honore et la respecte, et il est juste que toute créature lui soit soumise et lui obéisse, car c’est la reine de toutes les créatures, leur but, leur perfection et la gloire complète de tout. C’est pour cela que le sage en dit: Elle a fait briller sa noble origine en vivant avec Dieu, car le Seigneur de toutes les choses l’aime.

La supériorité de la femme sur l’homme, quant à la noblesse de son origine et à cause du lieu d’où elle a été créée, est également amplement démontrée dans les Saintes Écritures. En effet, la femme a été formée, à l’instar des anges, au Paradis, lieu rempli de noblesse et de délices, tandis que l’homme a été créé hors du Paradis, dans le champ et parmi les bêtes sauvages, pour être mené plus tard au Paradis afin que la femme puisse y être créée.291

Et il ajoute:

Poursuivons maintenant notre discours: si nous considérons la matière de sa création, la femme est supérieure à l’homme, car sa création n’a pas demandé de matière inanimée ni de vil limon, mais une matière purifiée, douée d’âme et de vie, c'est-à-dire une âme raisonnable, participant de la divine intelligence.292 Il faut ajouter à cela que Dieu a créé l’homme en prenant une terre qui, par sa propre nature et au moyen de l’influence céleste, produit des animaux de toute espèce, cependant la femme a été créée par Dieu lui-même, en marge de toute influence céleste et de toute action spontanée de la nature, sans contribution d’aucune force; et si l’on découvre en elle une cohésion absolue, entière et parfaite, nous verrons que l’homme a dû perdre la côte qui a servi à créer la femme, Ève. Et cela est survenu pendant le sommeil d’Adam, un sommeil si profond qu’il ne remarqua même pas qu’une côte lui avait été enlevée, côte que Dieu a ôté de l’homme pour la donner à la femme. Par conséquent, si l’homme est une œuvre de la nature, la femme est une création de Dieu. Et il faut dire qu’en général la femme est plus souvent visitée par la splendeur divine que l’homme, et en est souvent plus pleine, comme l’on peut le constater si nous considérons son talent et son extraordinaire beauté.293

Remarquons, de plus, le ton mordant et audacieux avec lequel il s’exprime généralement, fuyant les leçons de morale et l’hypocrisie, ce qui nous révèle aussi son caractère énergique et la forme acérée qu’il avait de transmettre des connaissances toujours universelles et prêtes à provoquer la stupéfaction et les ruptures de niveau de la conscience:

Ainsi donc, vous, hommes forts et robustes, et vous, communautés de la scolastique, gonflés de sciences et serrés par tant de gaines, allez maintenant et prouvez par autant d’exemples cette thèse opposée à la mienne, que l’iniquité de l’homme est meilleure que les bonnes actions de la femme. Vous ne pourrez la soutenir d’aucune manière, à moins que vous ne recourriez aux allégories, où le prestige de la femme égalera celui de l’homme.294

Pour finir en disant, en concordance avec ce que l’on recherche sur le chemin initiatique, c'est-à-dire la restitution de l’androgynie et de l’état d’unité:

Cependant, Dieu ne montre aucune préférence pour personne, car il n’y a pas en Christ de sexe masculin ni de sexe féminin, mais une créature neuve.295

Poursuivons avec ses voyages extraordinaires, ces itinéraires motivés par son engagement radical envers l’étude et les investigations sur les codes symboliques de l’hermétisme et de la Cabale, même s’ils reflètent simultanément un mode de vie dont de nombreux aspects sont partagés par l’existence même du peuple juif, peuple errant dans ce monde et en quête de la terre promise si ardemment désirée. À la suite des classes de Dôle, le franciscain Catilinet l’accusera d’être judaïsant, et il s’enfuit alors pour l’Angleterre, où il contacte le cercle de Thomas Moro et, plus particulièrement, John Colet, avec qui il étudiera pendant un temps. Mais auparavant, il avait eu plusieurs fois l’occasion de rencontrer l’abbé Trithème, qui inspira et dirigea l’une de ses œuvres principales, Philosophie occulte, ainsi que de se rendre à la cour de François 1er, où il avait connu le cabaliste chrétien Jean Thénaud, dont nous parlerons dans un prochain chapitre. Vers 1511, Agrippa s’installe à Pavie, d’où il visitera ensuite plusieurs villes italiennes où il coïncidera avec Gilles de Viterbe, les frère Ricci et le moine de Venise Francesco Zorzi. C’est dans ce pays qu’il écrit un commentaire sur le Banquet de Platon qu’il lira à la faculté des Arts de Pavie, et un autre sur le Pymandre, ainsi que le livre De la triple manière de connaître Dieu; plus tard, à Metz, Du péché originel, dans lequel, nous dit Nuria Amat dans l’introduction déjà citée, «il continuait de soutenir un discours marqué par son héritage cabalistico-hermétique».

Agrippa est un esprit libre, n’adhérant pas aux credo religieux, ni aux dogmes fixes, ni aux modes, fruits de goûts particuliers et éphémères, et ne s’identifiait pas non plus à des modèles de comportement ou de règles mentales, mais, au contraire, fuyait toujours les normes établies. Il va si loin que sa sagesse provoque la stupéfaction, mais aussi la peur, voire le scandale; il sera souvent accusé de sorcellerie et de nécromancie, ce qui l’amène à plusieurs reprises à devoir abandonner villes et pays, enveloppé du halo de puissante attraction et de répulsion que suscitent ceux qui s’aventurent à insinuer le mystère d’être et ne pas être simultanément.

Suivront quelques années durant lesquelles il exercera la médecine, entrant à la cour de Lyon en tant que médecin de Marguerite de Navarre,296 une autre de ses protectrices, à qui il dédiera De sacramenti matrimonii, et c’est aussi là qu’il écrira Dehortatio gentilis theologiae; on lui attribue également un commentaire sur l’Ars Brevis de Raymond Lulle. Constamment persécuté, il part alors pour la Hollande, où il travaillera à son compte comme médecin, jusqu’à ce qu’une autre Marguerite, d’Autriche cette fois, l’engage en tant que chroniqueur de l’empereur.

Au milieu de ce bal où défilent les innombrables personnages du théâtre de la vie, Agrippa unira tous les courants de pensée hermétique et alchimique, astrologique, cabalistique, néo-pythagoricienne et néoplatonicienne, et aussi chrétienne, joignant l’érudition au savoir populaire, dont naîtra son œuvre principale, De Occulta Philosophia,297 qu’il ne publiera pourtant pas avant 1533, deux ans avant sa mort.

Faisons maintenant une halte sur notre chemin et arrêtons-nous sur ce traité qui a été reconnu pratiquement comme une encyclopédie de Magie ou de Théurgie –bien que ce qu’il transmet aille bien au-delà d’une simple compilation d’informations mortes, de données et d’enseignements érudits-, dont l’influence s’étendrait à la pléiade de personnages qui à l’avenir s’intéresseraient à ces connaissances.

Il s’agit en réalité de trois livres, qui mériteraient d’être considérés séparément, et, bien que leur noyau commun soit l’expression de la pensée analogique et sympathique, il l’aborde cependant depuis différentes perspectives et niveaux de profondeur. D’emblée, l’ordre dans lequel il les assemble nous surprend, le premier tome correspondant à la magie naturelle, le second à la magie céleste, et le dernier à la magie cérémonielle, selon les titres qu’il donne à chaque section, avec un ajout final qui lui est également attribué désigné comme «Les cérémonies magiques», ce qui nous suggère un parcours allant du concret, du matériel et phénoménal, jusqu’au plus élevé et synthétique, pour redescendre ensuite des principes universels à leurs applications à divers degrés et niveaux de l’existence.

Nous avons déjà dit que cette œuvre s’était vue enrichie par une étroite collaboration avec l’abbé Trithème et par les livres qu’il lui léguera à sa mort, parmi lesquels figurent les traités de magie les plus importants ayant circulé en Europe au Moyen-âge, comme le Picatrix ou le Livre de Raziel, qui reprenaient quant à eux la très ancienne tradition des magiciens et magiciennes d’Occident qu’inspirait sans trêve l’influx de Thot-Hermès.

Nous ne pouvons pas ne pas reconnaître notre impuissance à transmettre la transcendance de tous ces textes ainsi que la somme d’enseignements qu’ils renferment, ne pouvant que les citer brièvement dans cette étude, par petites touches destinées à éveiller l’attention, évocations d’un univers qui dépasse toujours ce qui pourrait être humainement exprimé, mais que le lecteur qui s’y intéressera peut commencer à chercher, à étudier, et surtout à incarner, se joignant ainsi à la théurgie vivante sujet de ce témoignage. En ce sens, le livre d’Agrippa est comme un aide-mémoire, un auxiliaire d’investigation symbolique, qui peut difficilement être lu d’une traite, vu l’énorme quantité de connaissances dont il est la synthèse: citations de sages de notre tradition, gravures, tableaux de correspondances, ainsi que les résultats de ses propres investigations et intellections, ce que nous voyons comme un préambule aux encyclopédies ultérieures, lesquelles étoufferont cependant le feu ou l’esprit qui palpite encore avec force dans l’œuvre de ce sage.

Nous citerons donc quelques extraits qui illustrent l’origine, l’objectif et les véhicules des sciences hermétiques, ces promoteurs de l’union théurgique, mettant une emphase particulière sur les chapitres où Cornélius utilise le support de la Cabale pour transmettre ces enseignements. Au début du Livre I. La magie Naturelle, il dit:

La Magie est une faculté qui a un très grand pouvoir, plein de mystères très élevés, et qui renferme une connaissance très profonde des choses les plus secrètes, de leur nature, leur puissance, leur qualité, leur substance, leurs effets, leur différence et leurs rapports: de là qu’elle produise ses effets merveilleux par l’union et l’application qu’elle fait des différentes vertus des êtres supérieurs avec celles des inférieurs; là est la véritable science, la philosophie la plus élevée et mystérieuse; en un mot, la perfection et la réalisation de toutes les sciences naturelles, puisque toute la Philosophie réglée est divisée en Physique, Mathématique et Théologie. (p. 8).

Et c’est là ce qu’il propose d’innombrables façons: un exercice constant pour relier ce qu’il y a en-haut à ce qu’il y a en bas, le céleste au terrestre, dont le geste toujours renouvelé tisse le filet serré des correspondances et des analogies entre les plans ou mondes de l’existence, et il a, en outre, le geste de le laisser par écrit, comme un témoignage, et un outil pour ceux qui voudraient s’affilier à cette tâche de transmutation et de recréation:

Les plus célèbres auteurs l’ont étudiée, la mettant à jour ; parmi eux, se distinguent principalement Zamolxis et Zoroastre, que beaucoup considèrent comme les inventeurs de cette science. Abaris l’Hyperboréen, Charmondas,, Damigéron, Eudoxe et Hermippe ont suivi leurs traces, et d’autres illustres auteurs comme Trismégiste, Mercure, Porphyre, Jamblique, Plotin, Proclus, Dardanus, Orphée de Trace, Gog le Grec, Germa le Babylonien, Apollonius de Tyane, et Osthanes (dont les livres tombés dans l’oubli ont été commenté et éclaircis par Démocrite) a aussi fort bien écrit sur cette science. De plus, Pythagore, Empédocle, Démocrite, Platon et beaucoup des plus fameux philosophes ont fait de grands voyages pour l’apprendre et, de retour dans leurs foyers, indiquèrent combien ils l’estimaient, la gardant en grand secret. L’on dit aussi que Pythagore et Platon firent venir des Devins de Memphis pour l’apprendre, et qu’ils parcoururent presque toute la Syrie, l’Égypte, la Judée et les Écoles des Chaldéens pour ne pas oublier les grands et mystérieux princes de la Magie, et pour posséder cette science divine. (p. 9).

Il est évident que cette manière de connaître, d’être, n’est pas l’exclusivité d’un peuple ou d’un autre, mais le fruit de la sagesse qui jaillit et rejaillit ici et là, avant et maintenant, toujours identique à elle-même et nouvelle à la fois, qui a aussi besoin du concours de l’être humain pour s’exprimer, car c’est dans son âme que se grave toute cette œuvre d’art. Agrippa poursuit en expliquant:

Les académiciens disent avec Trismégiste et Jarcas, le brahmane, et les mecubales des Hébreux l’ont déclaré, que tout ce qui existe sous le globe lunaire en ce monde inférieur est sujet à la génération et à la corruption, et de même dans le monde intellectuel, mais d’une manière plus parfaite, et d’une meilleure marque provenant de l’archétype très parfait; et que pour cela chaque chose Inférieure répond selon son genre à son Supérieur, et reçoit du ciel cette force céleste que l’on appelle quintessence et l’esprit du monde ou la nature moyenne, et du monde intellectuel la vigueur spirituelle et vivante qui surpasse toute vertu qui donne quelque qualité; et, enfin, de l’archétype, par son intermédiaire, suivant son grade, la vertu originelle de toute perfection. C’est pour cela que chaque chose peut être réduite de ces choses inférieures aux astres, des astres à leurs intelligences, et enfin à leur archétype; par conséquent, de ces choses procède toute la Magie et toute la Philosophie secrète. Car tous les jours l’on réalise quelque chose naturelle au travers de l’art et quelque chose divine au travers de la nature; les Égyptiens ont considéré cela et l’ont appelé nature magicienne, c'est-à-dire la vertu magique, parce qu’elle extrait des choses qui se ressemblent, au travers de leurs ressemblances, et des choses concordantes, au travers de leur accord ou convenance. Et les Grecs on appelé sympathie cette attirance concrétisée par le rapport mutuel des choses entre elles, à savoir, des supérieures avec les inférieures. (p. 57).

En outre, il détaille toute une suite d’explications sur les rites qui favorisent cette sympathie, que ce soit par des liens, des charmes ou des fascinations; il explique aussi la manière de fabriquer des amulettes et talismans pour attirer, fixer et véhiculer les influences spirituelles; il récite des sortilèges et explique les enchaînements entre tous les règnes de la nature, les astres et les étoiles, parfois avec une extrême clarté et d’autres fois seulement par insinuations, reprenant ainsi tout un courant sapientiel qui se transmettait non seulement de manière intellectuelle mais aussi populaire, une sagesse ancrée dans les coutumes, folklores, offices et formes culturelles, dans lesquels la femme jouait d’ailleurs un rôle prépondérant, puisque beaucoup de sages-femmes, guérisseuses, artisanes, paysannes, etc., étaient de véritables femmes de connaissance, des magiciennes et alchimistes qui incarnaient les rites ancestraux de la théurgie universelle.

Dans le deuxième livre, intitulé La Magie Céleste, Agrippa présente les rites et symboles les plus synthétiques et universels, et l’existence de ses connaissances cabalistiques s’y fait évidente, connaissances qu’il incorpore à un discours plein de sauts, de failles, d’éclairs et de lacunes, comme les clairs-obscurs de l’existence, ses paradoxes et ses analogies toujours étonnantes. La Mathématique sacrée est reconnue par notre auteur comme un véhicule très approprié pour remonter au plus haut:

Les sciences mathématiques sont si nécessaires à la Magie, et sont si liées à elle, que ceux qui se consacrent à l’une sans employer les autres ne font rien de valeur, perdent leur temps, et n’atteignent jamais le but de leurs desseins; car tout ce qui existe et se réalise dans les choses d’ici-bas, par des vertus naturelles, est fait et conduit ou gouverné par le nombre, poids, mesure, harmonie, mouvement et lumière, et tout ce que nous voyons dans les choses d’ici-bas, prend de là-bas sa racine et son fondement. (p. 121).

Dans cette partie, il expose la symbolique des 10 premiers nombres, confectionnant des tableaux de grande valeur où il les met en rapport avec de nombreuses autres symboliques, notant ensuite la signification des dizaines, des centaines, etc., et se centrant plus loin sur le sujet des carrés magiques, dont il dit:

Les mages nous fournissent dans leurs œuvres certaines tables des nombres, distribuées dans les sept planètes, appelées Tables sacrées des Planètes, dotées de nombreuses et grandes vertus des choses célestes, dans la mesure qu’elles représentent cette raison ou forme divine des nombres célestes, imprimée sur les choses célestes, par les idées de l’esprit divin, par la raison de l’âme du monde, et par la très douce harmonie et accord des rayons célestes, selon la proportion des effigies qui signifient le concert des intelligences supérieures, et qui ne peuvent être représentées autrement que par les figures des nombres et les caractères. (p. 172-173).

Prenons par exemple l’explication qu’il donne du carré de Saturne et sa correspondance avec les Noms divins hébreux, ce qu’il répétera avec chacun des nombres allant du 4 au 9, qui, comme nous le savons, correspondent respectivement à Jupiter, Mars, le Soleil, Vénus, Mercure et la Lune.

La première de ces tables, attribuée à Saturne, est composée d’un carré à trois colonnes, contenant neuf nombres particuliers; et dans chaque colonne trois nombres de quelque côté qu’on les prenne, et au moyen des deux diagonales, composent le nombre quinze, et la somme totale de tous ces nombres totalise quarante-cinq. Les noms qui forment les dits nombres, tirés des noms divins, président à cette table, avec une intelligence pour le bien et un démon pour le mal; et des mêmes nombres l’on extrait une figure ou un paraphe de Saturne et de ses esprits comme nous les représenterons ci-après sur leur table. L’on dit que cette table gravée sur une lame de plomb qui représente Saturne fortuné, aide à l’accouchement, rend l’homme plus sûr et puissant, et fait qu’il obtienne ses demandes aux cours des princes et des puissants ; mais si cette table est consacrée à Saturne l’infortuné, elle est contraire aux édifices, aux plantations et choses semblables, elle fait déchoir l’homme de ses honneurs et dignités, crée des querelles et des discordes, et fait se disperser les armées. (p. 173).


cuadrado de saturno.    cuadrado de saturno en hebreo.
Figures des deux carrés de Saturne.

Noms divins correspondant aux nombres de Saturne:


3. Ab אב
9. Hod הד
15. Iah יה
15. Hod הוד
45. À quatre lettres allongées יוד הא ואו הא
45. Agiel. Intelligence de Saturne אגיאל
45. Zazel. Démon de Saturne זאזל

En réalité, ce livre comme le suivant sont imprégnés de l’art théurgique connu des cabalistes, des Égyptiens, des néoplatoniciens, des néo-pythagoriciens, etc., qui se rapporte à la science des lettres et des nombres, aussi étendue que profonde, raison pour laquelle l’on voudra bien nous pardonner de n’en présenter que quelques exemples où se remarque l’importance des symboles de la Cabale, bien qu’à d’autres moments, il signale leurs correspondances et identités avec les autres formes traditionnelles:

Dieu a donné à l’homme l’esprit et le discours qui sont, comme le dit Hermès Trismégiste, le signe de sa vertu, de sa puissance et de son immortalité ; et il a donné grâce à sa toute-puissance et providence le discours en différentes langues, qui, suivant leur différence, ont des Caractères d’Écritures propres et différents, un certain ordre, un nombre et une figure qui ne sont distribués ni par hasard ni par accident, ni selon le caprice des hommes, mais formés divinement, ce qui les fait coïncider et correspondre avec les corps célestes, les corps divins et leurs vertus. Parmi tous les signes des langues, l’écriture des Hébreux est la plus auguste, la plus sainte et la plus sacrée, consistant dans les figures de ses caractères, dans les points de ses voyelles, et les points de ses accents, comme une part de sa matière, forme et esprit (…) pour cela les très savants mecubales des Hébreux promettent d’expliquer suivant la figure de ces lettres, la forme de leurs caractères, leur tracé, leur simplicité, leur séparation, leur renversement et leur paraphe, leur droiture, leur irrégularité, leur abondance suivant qu’elles seront plus grandes ou plus petites, leur couronnement, leur ouverture selon qu’elles seront formées, leur disposition, leur changement, leur liaison, les tournures de ces lettres et les points et les accents; et ils promettent aussi d’expliquer comment toutes ces choses proviennent de la première cause et doivent y retourner. (p. 116-117).

Les lettres des Hébreux marquent aussi les nombres, mais avec bien plus d’excellence qu’aucune des autres langues, car il y a de très grands mystères occultés dans les nombres hébreux, selon ce qui est exprimé dans cette partie de la Cabale appelée Notarikon. Les lettres hébraïques comprennent vingt-deux principales, dont cinq ont à la fin de la diction certaines figures différentes, qu’ils appellent les cinq finales, qui, ajoutées aux vingt-deux, totalisent vingt-sept, qui sont ensuite divisées en trois degrés: celles du premier degré indiquent les unités; celles du second, les dizaines; celles du troisième degré signifient les centaines. Mais si chacune de ces lettres est écrite en majuscules, elle signifie une proportion d’un millier, comme l’on peut l’observer ici:


3000 2000 1000
ג ב א

Voici les nombres hébreux divisés par classe:


9. 8. 7. 6. 5. 4. 3. 2. 1.
ט ח ז ו ה ד ג ב א
90. 80. 70. 60. 50. 40. 30. 20. 10.
צ פ ע ס נ מ ל כ י
900. 800. 700. 600. 500. 400. 300. 200. 100.
ץ ף ן ם ך ת ש ר ק

Il y en a cependant qui n’utilisent pas les lettres finales et à leur place écrivent les nombres ainsi:


1000 900 800 700 600 500
א קתת תת שת רת קת

Puis il s’étend sur la musique, et sur les proportions de l’être humain en tant que petit univers, et sur la richissime symbolique de l’astrologie, et sur bien d’autres sujets, jusqu’à déboucher sur le troisième livre, La Magie Cérémonielle, où il se centre sur les rites théurgiques de divers peuples, et continue de révéler les secrets que renferme la science des nombres et des lettres, ainsi que leurs combinaisons, ce qui est connu en Cabale sous le nom de Tserouf, et parle en outre des Noms divins, de ceux des anges, etc., comme le reflète l’extrait suivant:

Les mecubales, ou docteurs hébreux, tirent de certain texte de l’Exode soixante-douze noms, tant de Dieu que des anges, qu’ils appellent Nom de soixante-douze lettres, et Schemhamphoras, c'est-à-dire, expositoire. D’autres, allant plus loin, associent chaque passage des Écritures avec tant de noms divins que nous ignorons entièrement le nombre et la signification. Au nombre de ces noms, outre ceux déjà signalés, se trouve le nom de l’essence divine, Eheie אהיה, que Platon traduit par ᾢν; de là que certains appellent Dieu τὁ ὂν et d’autres ὁ ᾢν. Il y a un autre nom, Hu הוא, révélé à Isaïe, qui signifie abîme de la divinité, que les Grecs interprétaient comme ταυτὁν, et les Latins idmipsum, l’identique. Un autre est Esch אש, que Moïse a reçu et qui signifie feu. Un autre nom est Na נא, qui doit être invoqué dans les contrariétés et les chagrins. Il y a aussi un autre nom, Iah יה, et le nom Elion אליון, le nom Macom מקום, e nom Caphu כפו, le nom Iunon יונן, le nom Emeth אמת, qui est interprété comme la vérité et est le sceau de Dieu; et deux autres noms, Zur צוד, et Aben, qui tous deux signifient pierre solide, et le second, le אבן, le Père avec le Fils; et beaucoup d’autres noms compris dans les échelles numériques du second livre. (p. 270).

Pour Agrippa, tout ceci n’est pas un savoir théorique, ni la mise en pratique d’un «formulaire», mais le vécu de ses investigations, d’où parfois l’étrangeté de sa conduite, de ses faits et gestes, qui ne correspondent plus à ce que l’on peut attendre d’un homme selon une idée particulière préconçue, mais à l’expression des possibilités indéfinies d’un être invisible qui se révèle au travers de l’être humain. C’est ainsi que Cornélius déclare:

Ces secrets sont très occultes, ils sont très difficiles à interpréter scientifiquement et il n’est pas possible de les comprendre et de les enseigner en aucune langue, sauf en hébreu. Mais puisque les noms divins, comme dit Platon dans le Cratyle, sont en possession des barbares, qui les ont reçus de Dieu sans l’aide de qui nul ne peut comprendre les paroles et les véritables noms de Dieu, nous n’en pouvons dire que ce que Dieu nous a révélé par sa pure bonté. Car ce sont les sacrements et les véhicules de l’omnipotence divine, institués non par les hommes ni par les anges, mais par le grand Dieu lui-même d’une certaine manière, selon le nombre et la figure inamovible de leurs caractères et leur stabilité éternelle; ils respirent l’harmonie de la divinité et sont sanctifiés par l’aide divine. Pour cette raison, les puissances célestes craignent ces noms divins, les enfers tremblent, les anges les adorent, les cacodémons sont effrayés, toutes les créatures les révèrent, toutes les religions les vénèrent. L’observance religieuse et la pieuse invocation que nous faisons avec crainte et en tremblant nous donnent grande force et l’union avec Dieu et aussi le pouvoir de réaliser des œuvres et des effets merveilleux sur la nature. C’est pourquoi nul n’est autorisé à les changer d’aucune manière, ni pour quelque raison que ce soit. (…) Les paroles sacrées n’ont donc pas, en tant que telles, de force dans la bouche des magiciens mais par le pouvoir occulte des divinités, qui opère par leur vertu dans les esprits de ceux qui y sont attachés par la foi. La vertu secrète de Dieu au travers de ces noms divins, comme par des véhicules, est transférée en ceux qui ont des oreilles pour entendre, en ceux qui sont devenus le temple et la demeure de Dieu, et ont été purifiés par le mérite de la foi, par la grande pureté de leurs mœurs et par l’invocation des dieux, devenant capables de recevoir ces émanations divines. (p. 271-271).

Pour terminer, nous avons choisi ce chant à tous les pouvoirs, puissances et facultés émanées du Verbe unique:

Parlons maintenant de la parole ou du verbe. Mercure la croit de même importance pour l’immortalité; car la parole ou le verbe est la chose sans laquelle rien n’a été fait ni ne peut être fait, et c’est en outre l’expression de l’exprimant et de ce qui est exprimé; le dire de celui qui dit et ce qu’il dit, c’est la parole et le verbe; la conception de celui qui conçoit et ce qu’il conçoit, c’est le verbe, l’écriture de celui qui écrit et ce qu’il écrit, c’est le verbe; la formation de celui qui forme et ce qu’il forme, c’est le verbe; la création du créateur et ce qu’il crée, c’est le verbe; le fait du faiseur et ce qu’il fait, c’est le verbe ; la science de celui qui sait et ce qu’il sait, c’est le verbe. Et tout ce que l’on peut dire n’est autre que le verbe, et cela s’appelle égalité; car il y a une même relation en toutes les choses, l’une n’est pas plus que l’autre, il accorde à toutes les choses le droit d’être ce qu’elles sont, ni plus, ni moins, il se rend sensible et rend sensibles toutes les choses avec lui, tout comme la lumière se rend visible et toutes les choses avec elle: c’est pour cette raison que Mercure appelle verbe le fils lumineux de la pensée. Mais la conception par laquelle se conçoit la pensée est le verbe intrinsèque engendré par la pensée, c'est-à-dire, la connaissance de soi-même; quant au verbe extrinsèque et vocal, c’est la naissance et la manifestation de ce verbe, et la pensée sortant de la bouche avec un son et une voix qui signifie quelque chose. Il est vrai que notre voix, notre verbe et notre parole, à moins d’être formés par la voix de Dieu, se mêlent dans l’air et s’évanouissent; mais le souffle et le verbe de Dieu persistent avec le sens et la vie qui les accompagnent. Par conséquent, tous nos discours, toutes nos paroles, tous les souffles de notre bouche et toutes nos voix n’ont aucune vertu en Magie s’ils ne sont formés par la voix divine. (p. 340-341).

Nous avons déjà mentionné qu’avant ce livre de livres, Agrippa avait publié, en 1526, De vanitate scientiarum, dans lequel il critiquait les sciences, y compris les plus arcanes. Pour beaucoup cela fut, et est encore, déconcertant, presque incompréhensible, voire le signe d’un déséquilibre, mais cela peut aussi se lire comme une preuve de la paradoxale conjonction de deux manières d’envisager la réalité : celle qui recherche l’édification et la constante recréation de l’être universel avec le support de la Voie Symbolique, et celle qui, en dernière instance, nie tout le manifesté, qui est déterminé et limité, et peut vivre ainsi l’intangible présence de l’absolu et de l’infini. En outre, Agrippa utilise cette œuvre pour s’attaquer à la scolastique, à l’académisme, à l’érudition vide, à la vanité et l’orgueil humain, c'est-à-dire tout ce qui tend à diminuer et emprisonner ce que rien ne pourra jamais enfermer. À propos du De vanitate scientiarum, Yates dit:

Le premier chapitre débute dans une atmosphère hermétique «égyptienne», avec quelques références à «Theuth» et «Thamus», qui rappellent le dialogue hermétique sur les mystères des Égyptiens. Puis le sujet du livre est exposé, qui est l’incertitude des connaissances de l’homme. Dans la liste des sciences vaines, figurent la grammaire, la poésie, l’art de la mémoire, la dialectique, le lullisme, l’arithmétique, la musique, la géométrie, la cosmographie, l’architecture, l’astronomie, la magie, la Cabale, la physique, la métaphysique, l’éthique, la superstition des moines, la médecine, l’alchimie, la jurisprudence. Cette sélection de noms indique la curieuse portée de l’œuvre, qui non seulement condamne les sciences occultes comme la magie, la Cabale ou l’alchimie, mais aussi les sciences numériques, l’arithmétique, la géométrie, l’architecture et l’astronomie, ainsi que la physique et la métaphysique et la structure intellectuelle de la tradition scolastique. Et l’allusion à la « superstition des moines » indique que l’auteur a écrit cela alors que les vents de la Réforme commençaient à souffler.298

L’avertissement est clair. Nul n’accède à la Connaissance par ses propres mérites, ni la perd ou cesse de la trouver à cause de ses fautes; c’est la vision toujours duale, restreinte et presque paralysante de l’officialité ésotérique, qu’elle soit religieuse ou sociale. Le savoir n’est pas non plus une propriété particulière, ce n’est pas l’individu qui l’atteint, mais il s’agit d’un don gratuit, de l’Intellect ou l’Esprit universel qui se révèle dans l’âme de celui qui l’invoque. Une âme qui peut être la plus lugubre des prisons si l’on cherche à emprisonner les puissances universelles, ou un verger immense où toutes germeront, fleuriront et donneront leurs fruits, offrant leur renaissance pérenne en une danse cyclique autour du centre tacite qui « cohabite » avec la mystérieuse présence du Mystère insondable.

De plus, nous ne pouvons faire autrement que reconnaître dans les ciselures de cette œuvre une stratégie ingénieuse, car pour critiquer les sciences il commence par les expliquer en détail, avertissant des dangers, déviations et même subversions auxquelles elles ont été soumises. D’autre part, cela ressemble également à une plaidoirie pour se défendre des accusations d’hérésie qui lui étaient adressées; c’est pour cela qu’il déclare dans nombre de ses pages que la vérité n’est qu’en Jésus Christ et dans le nom IESU,299 ce qui nous paraît être une nouvelle démonstration de sa pensée universelle –comme cela est également le cas chez Pic, Reuchlin et bien d’autres−, plus qu’une affiliation ou une soumission de type religieux (même si c’est ce qu’il cherchait à faire croire à la curie qui le persécutait). À propos de la Cabale, il dit des choses comme celles-ci:

L’art, à ce que l’on dit, est très ancien, mais son nom est demeuré inconnu jusqu’à une époque plus récente, lorsque qu’il a été mis en usage parmi les chrétiens. La doctrine et la science de celui-ci s’enseigne doublement ou possède deux parties: l’une, dite de Bereshit, est aussi appelée cosmologie: c’est celle qui explique la vertu des choses créées, naturelles et célestes, qui expose et fait comprendre les secrets de la Loi de la Bible par des raisons philosophiques. Pour cette raison, à mon avis, elle n’est guère différente de la Magie naturelle, en laquelle il est très crédible que Salomon fut très expert, puisque nous lisons dans les histoires sacrées des Hébreux qu’il avait l’habitude de parler du cèdre du Liban et de l’hysope, des chevaux et des bêtes à quatre pattes, des oiseaux, des serpents et des poissons, toutes choses qui peuvent porter en soi des vertus magiques. Selon celle-ci, Moïse l’Égyptien, chez les Hébreux modernes, a fait des expositions sur les cinq livres de Moïse et a été suivi et imité par d’autres Talmoudistes. L’autre partie de cet art s’appelle Mercabah et traite des vertus les plus hautes, angéliques et divines, des contemplations des noms et signes sacrés, presque comme une théologie allégorique ou énigmatique qui consisterait en notes et en signes, dans laquelle toutes les lettres, nombres, figures et noms, les pointes et les angles des lettres, les tracés, lignes, points et accents dénotent et signifient les grands mystères de choses très profondes et cachées.300

Et pourtant, après l’avoir expliquée, il la rejette et la rabaisse; alors, comment échapper à la dualité dont Agrippa semble jouer en permanence?

C’est lui-même qui donne la réponse: seul le mage se libère, mais seulement après être passé par tous les conflits, accueillant les révolutions et les tremblements de toutes les puissances universelles, se laissant dévorer par les dieux, les aimant et en étant aimé, atteignant tous les extrêmes, dépassant les limites après les avoir connues, se dépouillant de ses attaches et de ses voiles, et se dirigeant toujours vers la pierre angulaire qui est l’unique issue du Cosmos. Dans une lettre reprise par F. Secret dans son Hermétisme et Kabbale,301 il dit à l’un de ses amis:

Je vois que tu sais que tous ceux qui professent la magie travaillent en vain, à l’exception de ceux qui, ayant remonté le binaire, savent mettre en relation le ternaire et le quaternaire dans la monade, car l’unité se présente une fois dans le binaire; si cette unité est ôtée de ce qui demeure dans la droite ligne de son ordre «per saccum», alors le quaternaire passe à la société plus pure de la monade.

Et abondant dans ce sens, sur lequel nous avons centré ce chapitre sur Agrippa, reprenons les citations suivantes, tirées de son opuscule La Magie d’Arbatel,302 où est plus qu’évident qu’il se réfère constamment à l’Unité sous-jacente dans les drapés symboliques indéfinis qui soutiennent sa théurgie:

Aphorisme XIII.- Dieu est le Dieu vivant et tout ce qui vit, vit en lui. Il est, en vérité, IHVH (יהוה) qui se répand en toutes les choses pour qu’elles soient ce qu’elles sont, et d’une seule parole de sa bouche a manifesté par son fils tout ce qui est pour que cela soit. Il a donné à toutes les étoiles et à toute l’armée du ciel leurs noms propres. Celui à qui Dieu révèle les noms de ses créatures, connaîtra la nature des choses et leurs véritables vertus, l’ordre et l’harmonie de toute la création visible et invisible. Mais il faut recevoir de Dieu le pouvoir de manifester les vertus et de les faire passer de la puissance à l’acte, des ténèbres à la lumière, dans la nature et dans la création universelle. Donc ton but doit être de connaître le nom des esprits, c'est-à-dire leurs fonctions et leurs pouvoirs, pour que, avec l’aide de Dieu, leur force vienne se joindre et s’attacher à la tienne. (p 78).

En premier lieu, il faut préciser ce que nous entendons par magicien au long de cette œuvre. Pour nous, c’est celui à qui, par grâce divine, obéissent les essences spirituelles manifestées afin de lui faire connaître l’ensemble de l’univers et les choses contenues en lui aussi bien visibles qu’invisibles. Cette définition est très large et son caractère est universel. (p. 121).

Le véritable magicien divin peut avoir à son service, d’un seul geste de la main, les gouvernants du monde et de toutes les créatures. Les gouvernants du monde lui obéissent, accourent à sa conjuration, exécutent ses ordres; mais seul Dieu est l’auteur de ces miracles. C’est ainsi que Josué a arrêté le soleil dans les cieux. (p 82).

Toute magie est la révélation d’une classe d’esprit dont la science propre est cette magie. Ainsi, les neuf Muses inspirèrent à Hésiode la magie novénaire comme il le narre lui-même dans la Théogonie; ainsi le génie Ulysse initia Homère comme le prouve sa Psigiogagie; Hermès fut instruit par l’esprit de l’âme des hauteurs; Moïse, par Dieu lui-même dans le buisson ardent; les trois Mages qui vinrent à Jérusalem pour chercher le Christ, par l’angle du Seigneur qui les conduisait; Daniel, par les anges du Seigneur.

Que personne, donc, ne se vante de posséder la magie par lui-même. Seule la miséricorde de Dieu et quelque autre destinée spirituelle peuvent la faire acquérir. C’est là l’origine, c’est là la cause du développement de toute magie, qu’elle soit bonne ou mauvaise. (p. 131-132).

Et voici les trois premiers aphorismes des sept au total sur lesquels il établit les fondements de cet art ou science des sympathies :

Aphorisme I.- Que celui qui veut connaître les secrets sache d’abord garder secrètement les secrets; qu’il scelle ce qui doit être scellé, qu’il ne donne pas aux chiens ce qui est sacré et ne jette pas des perles aux pourceaux. Observe ces lois et les yeux de ton âme s’ouvriront à la compréhension des secrets, tu entendras une voix divine qui te révélera tout ce que ton âme aura désiré. Tu auras des messages des anges de Dieu et des services parfaits des esprits existant dans la nature comme nul humain ne pourra désirer.

Aphorisme II.- Invoque en toute chose le Nom du Seigneur et ne commence aucune action ni aucune méditation sans l’avoir invoqué par son fils unique. Mais utilise les esprits qui t’ont été donnés ou attribués comme serviteurs, sans témérité ni présomption, avec le respect dû au Seigneur des esprits. Considère-les comme des émanations de Dieu et travaille pacifiquement le reste de tes jours à honorer Dieu et à améliorer toi-même et ton prochain.

Aphorisme III.- Vis pour toi et pour les Muses, évite l’amitié de la multitude, soit avare de ton temps, bienfaisant avec tous, manifeste tes qualités, veille à ta vocation; que jamais le Verbe de Dieu ne s’éloigne de ta bouche. (p. 55-56).

Quant aux préparatifs nécessaires à l’étude de la magie, il dit:

1.- Que le néophyte cherche nuit et jour comment s’élever à la connaissance du Dieu véritable, soit par le Verbe révélé et de là jusqu’à la création, soit par l’échelle de la création et des créatures, soit par les admirables effets que produisent les créatures visibles et invisibles de Dieu.

2.- Qu’il cherche par quelle voie l’homme peut descendre en lui-même et qu’il travaille à se connaître le mieux possible, qu’il apprenne ce qu’il a en lui de mortel et ce qu’il a d’immortel, ce qui dans chaque partie lui est commun et ce qui est spécial.

3.- Que par son être immortel il apprenne à cultiver, à aimer et à respecter l’Éternel. Qu’il fasse ensuite ce qu’il sait plaire à Dieu et ce qui est utile à son prochain, au moyen de son être mortel. (p. 117).

Il semblerait que son être mortel ait été rendu à la terre en 1535, à Grenoble, après avoir connu la prison en Belgique ainsi qu’en France, et souffert de rebuffades et d’incompréhension jusqu’au dernier moment. Mais à propos de l’immortel, que pourrions-nous dire? En tout cas, des existences telles que celle-ci ne laissent personne indifférent, et certains assumeront même plus tard le rôle de magiciens sans opposer de résistance, devenant les nouveaux théurges de cette course de relais dans sa continuelle ascension des cercles concentriques vers le Centre, dans une projection verticale vers l’authentique et vertigineuse réalité du Non-Être.




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