| PRÉSENCE
VIVANTE DE LA CABALE II LA CABALE CHRÉTIENNE FEDERICO GONZALEZ - MIREIA VALLS |
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![]() Médaillon de Enrique Cornelio Agrippa. |
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CHAPITRE V LA CABALE EN ALLEMAGNE |
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Henri Cornélius Agrippa [1486-1535] Il est difficile de trouver si bien réunies en une seule personne et de façon si manifeste les oppositions marquantes du grand combat cosmique comme chez cet homme, Agrippa, médecin, stratège militaire, alchimiste, syndic et surtout mage, qui fait réalité en sa personne la maxime «concordance et discordance» dont nous parlait le Cusain. Peu ont écrit comme lui, aussi ouvertement, sur la magie et la théurgie et leurs applications pratiques, mais aussi et surtout spirituelles, et, en même temps, nous le voyons critiquer toutes les sciences et savoirs, qu’il qualifiait même de vanité pure. Ce paradoxe le suivra tout au long de sa vie et de son œuvre, et c’est en réalité un reflet de la constante tension cosmique que seul le monde moderne s’obstine à nier, ou à en favoriser l’un des aspects au détriment de l’autre, oubliant que les deux se conjuguent en une danse permanente, une tension qui se manifeste également dans l’âme de l’initié qui décide d’incarner la plénitude de l’être.
Cela n’est pas un sujet facile, car ce que F. Yates appelle groupements secrets, et que, dans ce cas, nous croyons plus correct de désigner comme initiatiques,287 ils ont bien évidemment existé ici en Occident, sous des vêtures variant suivant les époques et les moments, liés à une chaîne subtile ininterrompue dans le temps et, bien sûr, verticale ou axiale, toujours présente, qui s’identifie directement avec toutes les puissances cosmiques et leur principe. À la Renaissance, il existe des groupes hermétiques et des organisations où survit l’influx spirituel, la théurgie universelle, la transmission de la doctrine qui rend effective la réalisation intérieure et intellectuelle, mais de par la nature même de leurs engagements spirituels, ils demeurent généralement à l’abri des regards profanes et, souvent, ne laissent pas de traces écrites de leur existence, c'est-à-dire qu’ils demeurent «en marge» de l’histoire. Mais nous n’avons aucun doute quant au rattachement de beaucoup de ces personnages, comme Agrippa lui-même, à de telles entités où les enseignements de Thot-Hermès était actualisés et véhiculés d’une manière fraîche, vivante, et non exempte de paradoxes. La dégénération à laquelle certaines se verront soumises par la suite, ou l’imitation vulgaire et grossière qu’elles ont subie de la part de certains êtres placés complètement dans une optique exotérique, est une autre histoire. Ce qui est certain, c’est qu’Agrippa circulera dans toute l’Europe, établissant des contacts avec beaucoup des sages de l’époque, entre lesquels existaient des liens invisibles qui dépassaient leurs individualités. Et il combinait cette vie secrète avec sa vie publique, qu’il ne laissera jamais de côté, comme l’ont fait ses compagnons de route qui, dans leur domaine et selon les recours dont ils disposaient, ont transmis la doctrine qui éclairait leurs âmes. À 15 ans seulement, et après avoir étudié la médecine et les lois à Cologne sans avoir encore de titre officiel, il s’enrôlera dans l’armée de l’empereur Maximilien Ier comme stratège militaire et abordera même les territoires catalans et majorquins, où l’on croit qu’il eut ses premiers contacts avec des cabalistes, dont Agostino Ricci, qu’il reverrait plus tard à Pavie. Vers 1506, il revient dans son pays et de là poursuivra son ample périple:
En 1510, Cornélius résidait à Dôle où il impartit des sessions à l’université, traitant du De Verbo mirifico de Reuchlin, qu’il connaissait d’ailleurs personnellement. Nous voudrions mettre l’accent sur le discours préalable dont il fit la lecture à ces leçons, consacré à Marguerite d’Autriche, qui était l’une des ses grandes protectrices et assistait à l’événement. Il l’intitula De la noblesse et préexcellence du sexe féminin. Dans ce texte, Agrippa non seulement défend l’idée que l’homme et la femme possèdent «une âme identique et une forme en tout semblable, forme qui ne manifeste d’aucune manière la diversité des sexes», mais se base également sur les Écritures Sacrées pour proclamer la préexcellence de la femelle sur le mâle. Et il le fait avec des arguments surprenants, tirés de la Bible, des histoires exemplaires de femmes et de l’étymologie même des mots:
Et il poursuit dans cette voie, soutenant de plus son explication sur les enseignements issus de la Cabale, qu’il étudiait déjà alors avec beaucoup d’intérêt:
Nous pouvons imaginer l’impact de ce discours à un moment où la femme commençait à se heurter à bien des difficultés pour accéder à la connaissance, et même pour vivre dignement aux côtés de ses compagnons, qui la tenaient pour un être inférieur; mais Agrippa, toujours courageux et direct, déclare:
Mais plus que nous arrêter à la lecture littérale de ses arguments, ce qui nous intéresse est de souligner comment, au travers du symbole de l’homme et de la femme, de leur origine, leur nature et leurs fonctions, Agrippa traite en fait du dédoublement de l’unité et des différentes fonctions et caractéristiques de chacune des deux faces de cette première polarisation, où il fait correspondre la féminité à la Sagesse et à l’Intelligence, Arik Anpin, le macroprosopos, ou Grand Visage, et la masculinité à ce qui rendra possible la concrétion des idées dans le monde formel et matériel:
Et il ajoute:
Remarquons, de plus, le ton mordant et audacieux avec lequel il s’exprime généralement, fuyant les leçons de morale et l’hypocrisie, ce qui nous révèle aussi son caractère énergique et la forme acérée qu’il avait de transmettre des connaissances toujours universelles et prêtes à provoquer la stupéfaction et les ruptures de niveau de la conscience:
Pour finir en disant, en concordance avec ce que l’on recherche sur le chemin initiatique, c'est-à-dire la restitution de l’androgynie et de l’état d’unité:
Poursuivons avec ses voyages extraordinaires, ces itinéraires motivés par son engagement radical envers l’étude et les investigations sur les codes symboliques de l’hermétisme et de la Cabale, même s’ils reflètent simultanément un mode de vie dont de nombreux aspects sont partagés par l’existence même du peuple juif, peuple errant dans ce monde et en quête de la terre promise si ardemment désirée. À la suite des classes de Dôle, le franciscain Catilinet l’accusera d’être judaïsant, et il s’enfuit alors pour l’Angleterre, où il contacte le cercle de Thomas Moro et, plus particulièrement, John Colet, avec qui il étudiera pendant un temps. Mais auparavant, il avait eu plusieurs fois l’occasion de rencontrer l’abbé Trithème, qui inspira et dirigea l’une de ses œuvres principales, Philosophie occulte, ainsi que de se rendre à la cour de François 1er, où il avait connu le cabaliste chrétien Jean Thénaud, dont nous parlerons dans un prochain chapitre. Vers 1511, Agrippa s’installe à Pavie, d’où il visitera ensuite plusieurs villes italiennes où il coïncidera avec Gilles de Viterbe, les frère Ricci et le moine de Venise Francesco Zorzi. C’est dans ce pays qu’il écrit un commentaire sur le Banquet de Platon qu’il lira à la faculté des Arts de Pavie, et un autre sur le Pymandre, ainsi que le livre De la triple manière de connaître Dieu; plus tard, à Metz, Du péché originel, dans lequel, nous dit Nuria Amat dans l’introduction déjà citée, «il continuait de soutenir un discours marqué par son héritage cabalistico-hermétique». Agrippa est un esprit libre, n’adhérant pas aux credo religieux, ni aux dogmes fixes, ni aux modes, fruits de goûts particuliers et éphémères, et ne s’identifiait pas non plus à des modèles de comportement ou de règles mentales, mais, au contraire, fuyait toujours les normes établies. Il va si loin que sa sagesse provoque la stupéfaction, mais aussi la peur, voire le scandale; il sera souvent accusé de sorcellerie et de nécromancie, ce qui l’amène à plusieurs reprises à devoir abandonner villes et pays, enveloppé du halo de puissante attraction et de répulsion que suscitent ceux qui s’aventurent à insinuer le mystère d’être et ne pas être simultanément. Suivront quelques années durant lesquelles il exercera la médecine, entrant à la cour de Lyon en tant que médecin de Marguerite de Navarre,296 une autre de ses protectrices, à qui il dédiera De sacramenti matrimonii, et c’est aussi là qu’il écrira Dehortatio gentilis theologiae; on lui attribue également un commentaire sur l’Ars Brevis de Raymond Lulle. Constamment persécuté, il part alors pour la Hollande, où il travaillera à son compte comme médecin, jusqu’à ce qu’une autre Marguerite, d’Autriche cette fois, l’engage en tant que chroniqueur de l’empereur. Au milieu de ce bal où défilent les innombrables personnages du théâtre de la vie, Agrippa unira tous les courants de pensée hermétique et alchimique, astrologique, cabalistique, néo-pythagoricienne et néoplatonicienne, et aussi chrétienne, joignant l’érudition au savoir populaire, dont naîtra son œuvre principale, De Occulta Philosophia,297 qu’il ne publiera pourtant pas avant 1533, deux ans avant sa mort. Faisons maintenant une halte sur notre chemin et arrêtons-nous sur ce traité qui a été reconnu pratiquement comme une encyclopédie de Magie ou de Théurgie –bien que ce qu’il transmet aille bien au-delà d’une simple compilation d’informations mortes, de données et d’enseignements érudits-, dont l’influence s’étendrait à la pléiade de personnages qui à l’avenir s’intéresseraient à ces connaissances. Il s’agit en réalité de trois livres, qui mériteraient d’être considérés séparément, et, bien que leur noyau commun soit l’expression de la pensée analogique et sympathique, il l’aborde cependant depuis différentes perspectives et niveaux de profondeur. D’emblée, l’ordre dans lequel il les assemble nous surprend, le premier tome correspondant à la magie naturelle, le second à la magie céleste, et le dernier à la magie cérémonielle, selon les titres qu’il donne à chaque section, avec un ajout final qui lui est également attribué désigné comme «Les cérémonies magiques», ce qui nous suggère un parcours allant du concret, du matériel et phénoménal, jusqu’au plus élevé et synthétique, pour redescendre ensuite des principes universels à leurs applications à divers degrés et niveaux de l’existence. Nous avons déjà dit que cette œuvre s’était vue enrichie par une étroite collaboration avec l’abbé Trithème et par les livres qu’il lui léguera à sa mort, parmi lesquels figurent les traités de magie les plus importants ayant circulé en Europe au Moyen-âge, comme le Picatrix ou le Livre de Raziel, qui reprenaient quant à eux la très ancienne tradition des magiciens et magiciennes d’Occident qu’inspirait sans trêve l’influx de Thot-Hermès. Nous ne pouvons pas ne pas reconnaître notre impuissance à transmettre la transcendance de tous ces textes ainsi que la somme d’enseignements qu’ils renferment, ne pouvant que les citer brièvement dans cette étude, par petites touches destinées à éveiller l’attention, évocations d’un univers qui dépasse toujours ce qui pourrait être humainement exprimé, mais que le lecteur qui s’y intéressera peut commencer à chercher, à étudier, et surtout à incarner, se joignant ainsi à la théurgie vivante sujet de ce témoignage. En ce sens, le livre d’Agrippa est comme un aide-mémoire, un auxiliaire d’investigation symbolique, qui peut difficilement être lu d’une traite, vu l’énorme quantité de connaissances dont il est la synthèse: citations de sages de notre tradition, gravures, tableaux de correspondances, ainsi que les résultats de ses propres investigations et intellections, ce que nous voyons comme un préambule aux encyclopédies ultérieures, lesquelles étoufferont cependant le feu ou l’esprit qui palpite encore avec force dans l’œuvre de ce sage. Nous citerons donc quelques extraits qui illustrent l’origine, l’objectif et les véhicules des sciences hermétiques, ces promoteurs de l’union théurgique, mettant une emphase particulière sur les chapitres où Cornélius utilise le support de la Cabale pour transmettre ces enseignements. Au début du Livre I. La magie Naturelle, il dit:
Et c’est là ce qu’il propose d’innombrables façons: un exercice constant pour relier ce qu’il y a en-haut à ce qu’il y a en bas, le céleste au terrestre, dont le geste toujours renouvelé tisse le filet serré des correspondances et des analogies entre les plans ou mondes de l’existence, et il a, en outre, le geste de le laisser par écrit, comme un témoignage, et un outil pour ceux qui voudraient s’affilier à cette tâche de transmutation et de recréation:
Il est évident que cette manière de connaître, d’être, n’est pas l’exclusivité d’un peuple ou d’un autre, mais le fruit de la sagesse qui jaillit et rejaillit ici et là, avant et maintenant, toujours identique à elle-même et nouvelle à la fois, qui a aussi besoin du concours de l’être humain pour s’exprimer, car c’est dans son âme que se grave toute cette œuvre d’art. Agrippa poursuit en expliquant:
En outre, il détaille toute une suite d’explications sur les rites qui favorisent cette sympathie, que ce soit par des liens, des charmes ou des fascinations; il explique aussi la manière de fabriquer des amulettes et talismans pour attirer, fixer et véhiculer les influences spirituelles; il récite des sortilèges et explique les enchaînements entre tous les règnes de la nature, les astres et les étoiles, parfois avec une extrême clarté et d’autres fois seulement par insinuations, reprenant ainsi tout un courant sapientiel qui se transmettait non seulement de manière intellectuelle mais aussi populaire, une sagesse ancrée dans les coutumes, folklores, offices et formes culturelles, dans lesquels la femme jouait d’ailleurs un rôle prépondérant, puisque beaucoup de sages-femmes, guérisseuses, artisanes, paysannes, etc., étaient de véritables femmes de connaissance, des magiciennes et alchimistes qui incarnaient les rites ancestraux de la théurgie universelle. Dans le deuxième livre, intitulé La Magie Céleste, Agrippa présente les rites et symboles les plus synthétiques et universels, et l’existence de ses connaissances cabalistiques s’y fait évidente, connaissances qu’il incorpore à un discours plein de sauts, de failles, d’éclairs et de lacunes, comme les clairs-obscurs de l’existence, ses paradoxes et ses analogies toujours étonnantes. La Mathématique sacrée est reconnue par notre auteur comme un véhicule très approprié pour remonter au plus haut:
Dans cette partie, il expose la symbolique des 10 premiers nombres, confectionnant des tableaux de grande valeur où il les met en rapport avec de nombreuses autres symboliques, notant ensuite la signification des dizaines, des centaines, etc., et se centrant plus loin sur le sujet des carrés magiques, dont il dit:
Prenons par exemple l’explication qu’il donne du carré de Saturne et sa correspondance avec les Noms divins hébreux, ce qu’il répétera avec chacun des nombres allant du 4 au 9, qui, comme nous le savons, correspondent respectivement à Jupiter, Mars, le Soleil, Vénus, Mercure et la Lune.
![]() Figures des deux carrés de Saturne. Noms divins correspondant aux nombres de Saturne:
En réalité, ce livre comme le suivant sont imprégnés de l’art théurgique connu des cabalistes, des Égyptiens, des néoplatoniciens, des néo-pythagoriciens, etc., qui se rapporte à la science des lettres et des nombres, aussi étendue que profonde, raison pour laquelle l’on voudra bien nous pardonner de n’en présenter que quelques exemples où se remarque l’importance des symboles de la Cabale, bien qu’à d’autres moments, il signale leurs correspondances et identités avec les autres formes traditionnelles:
Voici les nombres hébreux divisés par classe:
Il y en a cependant qui n’utilisent pas les lettres finales et à leur place écrivent les nombres ainsi:
Puis il s’étend sur la musique, et sur les proportions de l’être humain en tant que petit univers, et sur la richissime symbolique de l’astrologie, et sur bien d’autres sujets, jusqu’à déboucher sur le troisième livre, La Magie Cérémonielle, où il se centre sur les rites théurgiques de divers peuples, et continue de révéler les secrets que renferme la science des nombres et des lettres, ainsi que leurs combinaisons, ce qui est connu en Cabale sous le nom de Tserouf, et parle en outre des Noms divins, de ceux des anges, etc., comme le reflète l’extrait suivant: Les mecubales, ou docteurs hébreux, tirent de certain texte de l’Exode soixante-douze noms, tant de Dieu que des anges, qu’ils appellent Nom de soixante-douze lettres, et Schemhamphoras, c'est-à-dire, expositoire. D’autres, allant plus loin, associent chaque passage des Écritures avec tant de noms divins que nous ignorons entièrement le nombre et la signification. Au nombre de ces noms, outre ceux déjà signalés, se trouve le nom de l’essence divine, Eheie אהיה, que Platon traduit par ᾢν; de là que certains appellent Dieu τὁ ὂν et d’autres ὁ ᾢν. Il y a un autre nom, Hu הוא, révélé à Isaïe, qui signifie abîme de la divinité, que les Grecs interprétaient comme ταυτὁν, et les Latins idmipsum, l’identique. Un autre est Esch אש, que Moïse a reçu et qui signifie feu. Un autre nom est Na נא, qui doit être invoqué dans les contrariétés et les chagrins. Il y a aussi un autre nom, Iah יה, et le nom Elion אליון, le nom Macom מקום, e nom Caphu כפו, le nom Iunon יונן, le nom Emeth אמת, qui est interprété comme la vérité et est le sceau de Dieu; et deux autres noms, Zur צוד, et Aben, qui tous deux signifient pierre solide, et le second, le אבן, le Père avec le Fils; et beaucoup d’autres noms compris dans les échelles numériques du second livre. (p. 270). Pour Agrippa, tout ceci n’est pas un savoir théorique, ni la mise en pratique d’un «formulaire», mais le vécu de ses investigations, d’où parfois l’étrangeté de sa conduite, de ses faits et gestes, qui ne correspondent plus à ce que l’on peut attendre d’un homme selon une idée particulière préconçue, mais à l’expression des possibilités indéfinies d’un être invisible qui se révèle au travers de l’être humain. C’est ainsi que Cornélius déclare:
Pour terminer, nous avons choisi ce chant à tous les pouvoirs, puissances et facultés émanées du Verbe unique:
Nous avons déjà mentionné qu’avant ce livre de livres, Agrippa avait publié, en 1526, De vanitate scientiarum, dans lequel il critiquait les sciences, y compris les plus arcanes. Pour beaucoup cela fut, et est encore, déconcertant, presque incompréhensible, voire le signe d’un déséquilibre, mais cela peut aussi se lire comme une preuve de la paradoxale conjonction de deux manières d’envisager la réalité : celle qui recherche l’édification et la constante recréation de l’être universel avec le support de la Voie Symbolique, et celle qui, en dernière instance, nie tout le manifesté, qui est déterminé et limité, et peut vivre ainsi l’intangible présence de l’absolu et de l’infini. En outre, Agrippa utilise cette œuvre pour s’attaquer à la scolastique, à l’académisme, à l’érudition vide, à la vanité et l’orgueil humain, c'est-à-dire tout ce qui tend à diminuer et emprisonner ce que rien ne pourra jamais enfermer. À propos du De vanitate scientiarum, Yates dit:
L’avertissement est clair. Nul n’accède à la Connaissance par ses propres mérites, ni la perd ou cesse de la trouver à cause de ses fautes; c’est la vision toujours duale, restreinte et presque paralysante de l’officialité ésotérique, qu’elle soit religieuse ou sociale. Le savoir n’est pas non plus une propriété particulière, ce n’est pas l’individu qui l’atteint, mais il s’agit d’un don gratuit, de l’Intellect ou l’Esprit universel qui se révèle dans l’âme de celui qui l’invoque. Une âme qui peut être la plus lugubre des prisons si l’on cherche à emprisonner les puissances universelles, ou un verger immense où toutes germeront, fleuriront et donneront leurs fruits, offrant leur renaissance pérenne en une danse cyclique autour du centre tacite qui « cohabite » avec la mystérieuse présence du Mystère insondable. De plus, nous ne pouvons faire autrement que reconnaître dans les ciselures de cette œuvre une stratégie ingénieuse, car pour critiquer les sciences il commence par les expliquer en détail, avertissant des dangers, déviations et même subversions auxquelles elles ont été soumises. D’autre part, cela ressemble également à une plaidoirie pour se défendre des accusations d’hérésie qui lui étaient adressées; c’est pour cela qu’il déclare dans nombre de ses pages que la vérité n’est qu’en Jésus Christ et dans le nom IESU,299 ce qui nous paraît être une nouvelle démonstration de sa pensée universelle –comme cela est également le cas chez Pic, Reuchlin et bien d’autres−, plus qu’une affiliation ou une soumission de type religieux (même si c’est ce qu’il cherchait à faire croire à la curie qui le persécutait). À propos de la Cabale, il dit des choses comme celles-ci:
Et pourtant, après l’avoir expliquée, il la rejette et la rabaisse; alors, comment échapper à la dualité dont Agrippa semble jouer en permanence? C’est lui-même qui donne la réponse: seul le mage se libère, mais seulement après être passé par tous les conflits, accueillant les révolutions et les tremblements de toutes les puissances universelles, se laissant dévorer par les dieux, les aimant et en étant aimé, atteignant tous les extrêmes, dépassant les limites après les avoir connues, se dépouillant de ses attaches et de ses voiles, et se dirigeant toujours vers la pierre angulaire qui est l’unique issue du Cosmos. Dans une lettre reprise par F. Secret dans son Hermétisme et Kabbale,301 il dit à l’un de ses amis:
Et abondant dans ce sens, sur lequel nous avons centré ce chapitre sur Agrippa, reprenons les citations suivantes, tirées de son opuscule La Magie d’Arbatel,302 où est plus qu’évident qu’il se réfère constamment à l’Unité sous-jacente dans les drapés symboliques indéfinis qui soutiennent sa théurgie:
Et voici les trois premiers aphorismes des sept au total sur lesquels il établit les fondements de cet art ou science des sympathies :
Quant aux préparatifs nécessaires à l’étude de la magie, il dit:
Il semblerait que son être mortel ait été rendu à la terre en 1535, à Grenoble, après avoir connu la prison en Belgique ainsi qu’en France, et souffert de rebuffades et d’incompréhension jusqu’au dernier moment. Mais à propos de l’immortel, que pourrions-nous dire? En tout cas, des existences telles que celle-ci ne laissent personne indifférent, et certains assumeront même plus tard le rôle de magiciens sans opposer de résistance, devenant les nouveaux théurges de cette course de relais dans sa continuelle ascension des cercles concentriques vers le Centre, dans une projection verticale vers l’authentique et vertigineuse réalité du Non-Être. |
Continuera: |
| NOTES | |
| 286 | Frances Yates, La filosofía oculta en la Época Isabelina. Fondo de Cultura Económica, Mexico, 1992, p. 72-73. |
| 287 | Cf. René Guénon, son étude Aperçus sur l’initiation, Éditions Traditionnelles, Paris, 1992, où il traite le sujet avec précision dans plusieurs chapitres. |
| 288 | Henri Cornélius Agrippa, De la nobleza y preexcelencia del sexo femenino. Introduction de Nuria García Amat et traduction de Santiago Jubany. Ed. Indigo, Barcelone, 1999, p. 7-8. |
| 289 | Ibid., p. 38-39 et 40. En hébreu, Ève s’écrit heth, vav, he (8 + 6 + 5 = 19 = 1 + 9 = 10 = 1 + 0 = 1, ce qui signifie que, en numérologie, elle est identique au Principe ou unité, et partage donc avec le tétragramme YHVH les lettres V et H, 6 + 5 = 11 = 1 + 1 = 2, nombre qui correspond à la sefira Hokhmah, la Sagesse; en revanche. Adam s’écrit aleph (1), daleth (4) et mem (40), n’ayant aucune lettre en commun avec le Nom ineffable. En outre, sa valeur numérique est 45 = 4 + 5 = 9, sefira 9, Yesod ou le Fondement, qui reçoit les effluves des supérieures et les envoie à la concrétion matérielle et vice-versa. |
| 290 | Ibid., p. 31. |
| 291 | Ibid., p. 42-43. Ici, Agrippa associe la facette féminine à la Sagesse, dont Salomon dit: «Avec toi est la Sagesse qui connaît tes œuvres, qui était là lorsque tu faisais le monde». Sg. 9, 9. Et aussi: «Même seule, elle peut tout; restant la même, elle renouvelle l’univers». Sg. 7, 27. |
| 292 | Il l’associe également à l’Intelligence et le mâle à la terre, qui est la signification d’Adam en hébreu. |
| 293 | Ibid., p. 44-45. |
| 294 | Ibid., p. 63. |
| 295 | Ibid., p. 83. |
| 296 | Voir l’intérêt de cette reine pour la pensée hermético-cabalistique dans le chapitre consacré à la Cabale en France. |
| 297 | Nous travaillons avec la version en castillan Filosofía Oculta. Ed. Kier, Buenos Aires, 1998. |
| 298 | La filosofía oculta en la época Isabelina, op. cit., p. 79-80. |
| 299 | Dans sa Filosofía Oculta, il dit aussi: «De même que dans la loi de Moïse étaient écrits sur les pierres de l’ephod et les fondations de la cité sainte décrite par Ézéchiel, les noms des tribus d’Israël, le nom de quatre lettres qui les gouverne, ainsi dans l’Évangile sont écrits sur les pierres de fondation de la cité céleste les noms des apôtres qui représentent les tribus d’Israël dans l’église, au-dessus desquelles est le nom de l’Agneau, c'est-à-dire, le nom IESV qui a toute la vertu du nom de quatre lettres, répand son pouvoir et sa vertu, car ce Père tétragramme lui a donné le pouvoir sur toutes les choses». Op. cit., p. 277. |
| 300 | Ce passage correspond au chapitre qu’il consacre à la Cabale dans le livre De vanitate scientiarum publié sur le site de la Bibliothèque Nationale de France, dont l’adresse est: http://gallica.bnf.fr |
| 301 | François Secret, Hermétisme et Kabbale. Bibliopolis, Naples, 1992, p. 98. |
| 302 | Cornélius Agrippa, La Magia de Arbatel. Ediciones Nuevomar, Mexico, 1983, p. 68. |
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